7 août 2019

Humain Avant Tout: Pour se réapproprier la santé mentale 

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Deuil, trouble de personnalité limite, anxiété, burnout, toxicomanie, dépression, trouble alimentaire… Des myriades d’histoires se cachent sous ces mots au premier abord épeurants. Chaque semaine sur Humain avant tout, un portrait photo est accompagné d’un témoignage portant sur les tempêtes mentales et émotionnelles vécues par un individu. Un individu qui pourrait être nous. Le concept est simple, mais saisissant.

Depuis un an, Lysa-Marie Hontoy, étudiante au doctorat en psychologie à l’Université de Montréal, donne la parole à des personnes de tous âges et issues de tous les milieux à propos de leur santé mentale. Malgré les enjeux et la gravité des sujets abordés, le projet Humain Avant Tout est lumineux et profondément résilient. Et bien que les troubles de santé mentale soient synonymes de douleur et de difficultés, leur partage sincère et sans filtre fait l’effet d’un baume sur le coeur. C’est avec simplicité et une grande ouverture que la fondatrice a accepté de discuter avec moi.

Il y a quelques années, lorsqu’elle commence à recevoir des clients dans le cadre de son doctorat, presque tous tiennent le même discours; ils se sentent anormaux, honteux et tristes d’avoir un trouble de santé mentale. «Je me disais que ce serait tellement beau si toutes ces personnes-là pouvaient se parler pour réaliser qu’elles sont un peu toutes dans le même bateau!»

Lysa-Marie vit également un événement bouleversant et inattendu qui l’a touche de près, le suicide d’un proche. «J’ai réalisé que ça n’avait aucun bon sens que des gens souffrent en silence, qu’on ne le sait même pas, car souvent ils ont peur d’en parler, probablement à cause du stigma.» Mais avant de consulter, il faut briser l’isolement et déconstruire le sentiment de honte qui habite les gens selon elle.

«J’ai réalisé que ça n’avait aucun bon sens que des gens souffrent en silence.»

Voir et écouter l’autre

«J’avais le projet en tête depuis l’été 2017 et j’y pensais beaucoup, puis c’est finalement au printemps 2018 que je suis arrivé avec ce concept de mêler témoignage et photos. On était deux au départ, une amie à moi m’a aidé pendant les premières semaines et la première publication a vu le jour le 9 août 2018», se souvient l’instigatrice.

Le projet prend une ampleur considérable en début d’année 2019 lorsque la journaliste Rima Elkouri publie un article dans La Presse à propos de Lysa-Marie et des histoires qu’elle partage. «Ça a vraiment accéléré les choses, énormément de gens m’ont contacté pour participer et collaborer, ça m’a tellement touché, mais aussi un peu étourdie à la fois», confie-t-elle. Présentement, la fondatrice se fait aider par deux de ses collègues au doctorat, elle leur délègue le travail de retranscription pour sauver du temps, mais continue à rencontrer elle-même les participant.es.

En fait, elle ne s’attendait absolument pas à cet engouement envers son projet. Elle me précise que certaines publications ce printemps ont été partagées jusqu’à 300 fois. «Ça m’a envoyé le message qu’il y a un besoin criant d’ouvrir le dialogue sur la santé mentale. Les gens cherchent un espace ou ils peuvent se montrer vulnérables, pour enlever leur masque, pense-t-elle. Ça m’a troublé de voir que le projet résonnait autant, je m’attendais à ce que cet engouement soit plus étalé à travers le temps, mais ça me dit qu’il y a un travail à faire et que mon projet a une raison d’être, c’est tellement motivant.»

Des humains comme nous, des humains de partout

Au départ, l’étudiante au doctorat a sollicité son entourage immédiat afin de récolter des témoignages. L’un des premiers participants est d’ailleurs son père, puis elle a fait appel aux amis, aux amis d’amis, et ainsi de suite. «L’été dernier je me suis beaucoup déplacée : Estrie, région de Québec, Laurentides, etc.», ajoute-t-elle.

Au moment où nous parlons, sa liste d’attente comprend plusieurs dizaines de personnes et on imagine aisément pourquoi le «buzz» autour d’Humain avant tout a pu l’étourdir. En plus de son doctorat à temps plein, Lysa-Marie m’indique qu’elle travaille bénévolement sur son projet à hauteur de 15 à 20h, voire parfois plus, par semaine. Elle rencontre désormais les participants dans des parcs ou des cafés proches de son lieu de résidence et s’assure qu’ils se sentent à l’aise de se livrer à elle dans ces circonstances.

Je lui fais part de la ressemblance de son projet avec Humans of New York qui mêle également la photographie aux mots. «C’est drôle, car on me le dit souvent! Je ne le connaissais pas Brandon Stanton [NDLR fondateur de Humans of New York] avant qu’on m’en parle. Je me suis rendu compte que je n’étais pas du tout la première à avoir eu cette idée-là! [rires]» Lysa-Marie Hontoy avait eu pour inspiration principale le photojournalisme et l’impact évident des médiums visuel et écrit en tandem.

Certes, la formule n’est pas neuve, mais le pouvoir des images authentiques dans un monde où tout est retouché, stagé, programmé est rafraîchissant. Elle abonde en ce sens. «Ça contribue à assainir ce qu’on trouve sur les réseaux sociaux, à faire réaliser au grand public que la vie des gens n’est pas parfaite! Les gens se mettent de l’avant sur les réseaux sociaux pour montrer que tout va bien, qu’ils sont très heureux, pas de problème. Donc peut-être que ça fait du bien de voir qu’on est tous humains et que, même sur internet, on peut ne pas bien aller.»

«Peut-être que ça fait du bien de voir qu’on est tous humains et que, même sur internet, on peut ne pas bien aller.»

Cependant, les participants sur ses photos sont souvent souriants et inspirent la force et la résilience, plutôt que n’importe quel autre sentiment négatif. «Plusieurs personnes m’ont confiés que mes participants étaient trop souriants, m’indique-t-elle. Je trouve ça drôle comme remarque, mais c’est vrai, malgré que je ne demande pas aux gens de sourire!»

Si les volontaires sourient presque instinctivement malgré les épreuves douloureuses dont ils parlent, j’émets à Lysa-Marie que c’est probablement grâce au pouvoir du partage. «Ce qui ressort c’est que ces gens-là ont souvent un certain recul par rapport à ce qu’ils ont vécu et qu’ils sont plus souvent qu’autrement dans l’espoir et dans la lumière, relève-t-elle. Si je rencontre quelqu’un qui baigne dans la souffrance, ce serait sûrement différent. Les personnes sont également fières de raconter leurs histoires et de participer à un projet qui permet d’aider les autres.» Certains lui disent aussi que parler ouvertement des épreuves traversées fait partie de leur processus de guérison.

À ce sujet-là, elle m’exprime qu’il est important qu’un volontaire puisse consentir au partage (potentiellement au monde entier!) des bribes de son historique personnel. Ce n’est pas le cas des personnes schizophrènes par exemple. «C’est important pour moi de présenter une diversité au niveau des histoires, de leur orientation sexuelle, leur identité de genre, leur couleur, religion, leur âge, etc. Mais ça dépend vraiment des personnes prêtes à parler. Les troubles les plus fréquents sont l’anxiété et dépression, donc c’est sûr que j’en rencontre beaucoup, mais les témoignages sont tous uniques et certains éléments sont distincts à chaque fois. J’essaye de rencontrer des humains qui vivent des réalités différentes, qui ont des diagnostics différents, mais ce n’est pas évident de parler d’autisme ou avec des personnes ayant des troubles plus lourds.» Pour aller chercher une plus grande diversité de réalités, Lysa-Marie m’indique qu’elle aimerait collaborer avec des hôpitaux à l’avenir.

Faire le bien

Après avoir passé une année à récolter et mettre en lumière des témoignages, qu’a-t-elle appris? «Ça m’a vraiment mis en contact avec la résilience de l’être humain.» Elle qui a lu énormément sur la résilience d’un point de vue théorique et académique, Humain avant tout a su l’immerger au coeur de résiliences vivantes et vibrantes. «Ça a l’air un peu quétaine, mais ce projet-là, ça a ouvert mon coeur encore plus. Je ressens encore plus d’amour envers les êtres humains. Certains me disent “tu dois être fatiguée d’écouter tous ces gens” ou bien “ça a l’air drainant ce projet-là”, mais ça me nourrit tellement. J’ai un plus grand désir de faire le bien autour de moi», lâche-t-elle avec joie.

Les commentaires qu’elle reçoit l’encouragent également à continuer. Je suis par ailleurs soulagée d’apprendre que la bienveillance prime sur les trolls ou les commentaires haineux!

Avant de la quitter, je souhaite «boucler la boucle» et retourner aux raisons primaires qui lui ont donné l’impulsion d’agir pour les individus. Lysa-Marie déplore un grand malaise lorsqu’on aborde la santé mentale, dans la sphère publique comme dans la vie privée. Oui, Bell cause une fois l’an et les témoignages fleurissent souvent sous forme de chroniques et sur les blogs, mais on ne se le cachera pas, on préfère toujours dire qu’on a mal au ventre, que mal psychologiquement. Pourquoi, est-ce que c’est encore tabou en 2019, la santé mentale?

«C’est une très bonne question, soulève-t-elle. On n’en a pas parlé pendant très longtemps, ça a été écarté, donc c’est comme si ça allait vraiment prendre plus que 10 ans avant d’ouvrir le dialogue et notamment pour que les gens se sentent à l’aise de se montrer vulnérables. Je pense aussi que la maladie mentale est aussi beaucoup associée au fait d’être fou. Les gens ont peur qu’on leur envoie cette idée-là que c’est de leur faute, qu’on les culpabilise. On pense que les personnes ont plus de contrôle sur leur santé mentale que sur leur santé physique. Il y a donc encore de la peur de parler et de se faire juger […] En effet, avoir une migraine ça passe beaucoup mieux que dire “je suis anxieux-se, je ne peux pas sortir de la maison”, car les gens remettent en question la souffrance mentale. On le sait en psychologie que c’est difficile quand notre souffrance n’est pas reconnue par les autres.»

Le chemin est encore long, mais Humain avant tout semble amorcer, un récit à la fois, le périple vers cette reconnaissance et cette reconnexion à la santé mentale.

Et sur une dernière note résiliente, à la fin de plusieurs témoignages, la fondatrice partage la ou les ressources qui ont aidé les beaux sourires d’Humain avant tout à se déployer à nouveau.

«Ce projet-là, ça a ouvert mon coeur encore plus.»

Crédit photo : Humain Avant Tout
Crédit photo : Humain Avant Tout
Crédit photo : Humain Avant Tout
Crédit photo : Humain Avant Tout
Crédit photo : Humain Avant Tout