12 octobre 2017

RENCONTRE • Marie-Soleil L’Allier, Cofondatrice de l’épicerie LOCO : Vers un mode de vie zéro déchet

Écrit par

Joanie Lacroix

Fondatrice

Marie-Soleil L’Allier est un véritable exemple d’une femme engagée. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne manque pas de projets face à son désir de participer au changement vers un mode de vie plus respectueux de l’environnement. Après dix ans à travailler dans le domaine de l’informatique, elle décida de retourner aux études, afin d’unir son travail à ses valeurs profondes. Cofondatrice de l’épicerie écologique et zéro déchet LOCO, titulaire d’une maîtrise en Sciences de l’environnement, elle fut longtemps bénévole au sein du groupe d’action d’Équiterre. Après avoir étudié à la maîtrise la transition écologique au sein des grandes entreprises, elle sera de retour aux études cet automne, cette fois-ci au doctorat. Elle s’intéressera alors aux milieux de vies en transitions, plus précisément à la façon dont elle peut aider les citoyens, les élus municipaux et les entrepreneurs locaux à repenser la façon dont la société fonctionne. Marie-Soleil m’a invitée à prendre le thé chez elle, la journée du premier anniversaire de LOCO, afin d’échanger sur le mode de vie zéro déchet, comment le faciliter, tout en me partageant ses trucs quotidiens.

Marie-Soleil, avant de parler du mode de vie zéro déchet, j’aimerais mieux comprendre ce qui s’est passé dans ta vie pour que tu abandonnes ton métier et que tu décides de retourner aux études à 36 ans en Sciences de l’environnement. (rires) À l’époque, j’ai choisi le domaine de l’informatique parce que je savais que c’était bien rémunéré et que je ne manquerais jamais de travail. J’ai travaillé très fort pendant dix ans à bâtir ma carrière, et à plusieurs reprises, je sentais que je travaillais trop, que j’étais épuisée, mais je n’étais pas nécessairement capable de prendre action par moi-même face à ce besoin de ralentir. Et un jour, c’est mon corps qui m’a forcé à arrêter. J’ai fait un burn-out. J’ai déjà lu dans un article que le burn-out serait en fait une allergie au stress. Le corps essaie de différentes façons de nous aviser que ça ne va pas, et si après un certain temps on ne saisit toujours pas le message, il nous rend malade parce qu’il n’en veut tout simplement plus de stress. Mon corps m’aurait donc rendue dysfonctionnelle, afin de me forcer à m’arrêter. C’est intéressant quand on voit le burn-out sous cet angle.

J’imagine que ce temps d’arrêt fut l’occasion de réfléchir à la place que ton travail occupait dans ta vie… Exactement, et de prendre un recul face à ce que j’avais envie de faire moi, pour contribuer à la société. Ce fut finalement très positif, parce que ça m’a permis de me reconnecter avec qui j’étais. Mon travail n’allait pas nécessairement à l’encontre de mes valeurs, mais ce n’était pas en accord non plus. Je ressentais vraiment qu’il y avait un gros gap entre ce que je faisais, et ce que je voulais réaliser. Entre ce que je faisais, et ce que je voulais être. Pas toujours évident d’allier le «être» et le «faire ». (sourire)

Dans ma vie personnelle, j’étais très sensibilisée à tout ce qui était relié à l’environnement. J’avais donc envie d’amener cette conscience écologique un peu plus loin, parce que je pouvais bien changer ma façon de consommer dans ma vie de tous les jours, mais ça ne change pas le système, ça ne change pas le fait qu’on s’en va dans le mur à plus grande échelle. Alors je me suis inscrite à la maitrise en Sciences de l’environnement, et je suis retournée aux études à l’âge de 36 ans. Pendant les années qu’ont duré mes études, ça m’a aussi permis de sortir du système complètement et de m’impliquer, notamment au sein d’Équiterre. J’ai aussi rencontré plusieurs personnes qui avaient les mêmes convictions que moi, et qui avaient envie de faire bouger les choses. J’ai participé à plusieurs manifestations écologiques, et organisé des soirées d’échanges sur des thèmes variés. Et tranquillement, j’ai réussi à redonner un sens à ma vie, et à ce que je faisais au quotidien.

Que s’est-il passé pour que tu décides de faire le pont vers l’entreprenariat? À la fin de ma maîtrise, je ne sentais pas que ma place était au sein d’un département de développement durable d’une grande entreprise, et pendant mes études, j’ai fait une recherche sur les entreprises de la transition. C’est une nouvelle génération d’entrepreneurs qui utilisent l’entreprenariat comme levier de changement. L’objectif n’est donc pas de maximiser le profit à tout prix. La santé financière de l’entreprise est naturellement très importante, mais l’objectif premier est d’avoir le plus d’impact possible afin de faire bouger les choses dans le système. Par exemple, comment changer la façon dont on s’alimente, dont on se déplace, dont on produit notre nourriture et notre énergie dans la société, en tenant compte des limites planétaires, et d’être aussi équitable au niveau social. La façon dont on se déplace et s’alimente fut pensée à une époque où on n’avait pas encore conscience des problèmes environnementaux. Ça marchait dans le temps, mais aujourd’hui, ça ne tient plus. Je trouvais ça tellement inspirant de voir des entrepreneurs passer à l’action en prenant part à ce mouvement.

Est-ce un peu comme ça qu’est né LOCO de ton côté? Tout à fait. J’avais toutes ces réflexions en tête et puis j’ai rencontré Martine, Andréanne et Sophie qui faisaient aussi leur maîtrise ou doctorat en Sciences de l’environnement. Puis un soir, on était dans un bar, et « par hasard », nous avons rencontré un belge qui était en voyage au Québec car il visitait des épiceries qui offraient du vrac. Il avait le désir de mettre sur pieds une épicerie écologique dans son pays. Et en discutant avec lui, on a réalisé qu’on avait aussi la même envie. Très motivées et un peu sous l’effet de l’alcool (rires), nous avons fait un pacte. On s’est dit qu’on réaliserait ce rêve, toutes les quatre ensemble. On a même pris une photo pour immortaliser le moment. Le lendemain, je suis retombée sur cette fameuse photo et j’ai écrit aux filles. Je voulais savoir si elles étaient vraiment sérieuses, parce que moi, ça me tentait vraiment. Il y avait un concours deux semaines plus tard et nous avons déposé notre projet d’entreprise. On n’a pas gagné la bourse, mais ça nous a permis de brainstormer sur ce qu’on voulait faire et d’entamer des recherches sérieuses. Par la suite, on a pris un cours afin de bâtir notre plan d’affaires, on a participé à plusieurs concours, et deux ans plus tard, on ouvrait LOCO, sur la rue Jarry.

Une photo prise par : Marie-Claude Laurin

Est-ce que vous saviez dès le départ que vous vouliez mettre sur pieds une épicerie zéro déchet? On savait qu’on voulait une épicerie, que ce soit biologique, on aimait l’idée du vrac, mais on a fait énormément de brainstorming avant d’arriver à la conclusion que ce soit une épicerie écologique et zéro déchet. Ce qu’on aimait dans le mot écologique, c’est que c’est plus que biologique. C’était important pour nous d’encourager les producteurs locaux, et même ceux qui étaient saisonniers. L’idée était de soutenir des aliments qui sont bons pour la santé, l’environnement et l’économie locale! Et d’associer le mot zéro déchet à l’épicerie, c’était de faire reconnaître ce mode de vie que l’on adoptait personnellement, et surtout, permettre de le faciliter. On trouvait aussi important de commencer à sensibiliser les producteurs de travailler dans ce sens. Et c’est tellement motivant parce que les gens sont prêt à changer. Autant les producteurs que les consommateurs. Certains ne vivent même pas dans le quartier et se déplacent pour venir faire leur épicerie chez nous.

Consommer des aliments biologiques, encourager les producteurs locaux, ça vient souvent avec un prix d’achat plus élevé. On est de plus en plus sensibilisé, mais en 2017, comment réagissent les consommateurs au fait de payer le produit à sa juste valeur? Pour certains produits, la différence est vraiment minime, mais pour d’autres, notamment les produits transformés, il existe effectivement une différence de prix. Ce n’est pas toujours évident comme consommateur, parce qu’on a tellement été habitué de payer le moins cher possible. C’est une mentalité qui est incrustée profondément à l’intérieur de nous. Au point où lorsqu’on paie plus cher, on a souvent l’impression de se faire avoir. Mais c’est important de savoir pourquoi. Consommer local, biologique et équitable, c’est plus cher parce qu’on fait le choix de payer les gens équitablement. Des gens qui travaillent au Québec et qui sont donc payés plus cher que des gens travaillant dans des pays en développement. On soutient donc l’économie locale, tout en réduisant notre empreinte sur l’environnement. Chaque dollar qu’on investi, on fait en quelque sorte un choix sur ce qu’on désire encourager et soutenir. On a beaucoup plus de pouvoir qu’on le pense pour faire changer les choses.

Et en même temps, je peux comprendre cette frustration, quand on n’a pas les moyens financiers. Par contre, ce qui est vraiment intéressant avec le mouvement zéro déchet, c’est que c’est une approche qui est globale. Donc oui, on va peut-être dépenser plus sur certains objets, certains aliments, mais on va moins dépenser sur une panoplie de choses qui sont superflues.

Par exemple, le québécois moyen dépense plus pour se déplacer que pour se nourrir. Quand on y pense, on investit un peu plus pour notre voiture que pour ce qu’on met dans notre propre corps, et qui va nous servir de véhicule jusqu’à la fin de notre vie. En décidant par exemple de se déplacer en vélo, d’utiliser les transports en commun, de s’abonner à un service d’autopartage, de s’acheter une voiture usagée ou d’avoir seulement une voiture par ménage, on peut réduire considérablement nos dépenses. C’est donc simplement de revoir nos priorités.

Ce que j’aime avec le zéro déchet, c’est que ça amène une manière « d’être » qui n’est pas dans le « posséder » ni reliée à ce qu’on consomme, mais qui est dans le « faire soi-même », « échanger », « réparer », « partager » et « acheter usager ».

Le mode de vie « zéro déchet » est un gros changement de paradigme pour le consommateur, qui se complait quand même dans les achats qu’il fait. Le mouvement zéro déchet nous incite à arrêter de surconsommer des choses qui ne sont pas nécessaires, et d’apprendre à s’en passer. Au début, ce n’est pas facile, comme on est dans une société de consommation depuis qu’on est petit. On s’identifie beaucoup par ce qu’on «a». C’est une façon de s’affirmer et de s’afficher. Consommer, c’est en quelque sorte «être». Si je te demande de moins consommer, c’est comme si je te demandais de moins être, et c’est difficile. Il faut donc arriver à trouver des alternatives à « être ». Et c’est ce que j’aime avec le zéro déchet. Ça amène une manière «d’être» qui n’est pas dans le «posséder», mais qui est dans le «faire soi-même», «échanger», «réparer», «partager» et «acheter usager».

Ça me fait penser à la célèbre phrase de Béa Johnson, pionnière du mouvement zéro déchet, qui disait « Collect moments, not things » (Collectionne les moments, pas les choses). Exactement. Cet argent économisé, on l’investit plutôt à faire des activités. C’est un mouvement qui est large. Ca s’inscrit aussi dans le mouvement du minimalisme. Je suis personnellement passée d’un grand 6 ½, à un 5 ½, et maintenant j’habite dans un 3 ½. Ma prochaine étape, c’est d’avoir une mini-maison. À chaque fois que je réduis mon espace de vie, je n’ai pas le choix de me départir de certains biens matériels aussi. Et je me suis rendue compte qu’il y a tellement de choses que j’avais et que je n’utilisais pas! Et pour vrai, ça ne me manque pas du tout, au contraire, ça crée de l’espace, et je trouve que mon appartement « respire » beaucoup plus.

Quand on n’arrête d’acheter, ça peut aussi laisser place à la créativité. C’est vrai! Ça développe la créativité, et la collaboration aussi! À la place d’acheter quelque chose, on peut l’emprunter, ou le réparer. Ça renforce les liens avec la communauté. Par exemple, le concept des « Repair Café » prend de plus en plus d’ampleur un peu partout dans le monde. Le concept est simple : Plutôt que de dépenser votre argent dans du neuf, le Repair Café vous propose de vous aider à réparer vos objets brisés autour d’un bon café! On y trouve donc des outils et le matériel disponible pour toutes les réparations possibles et imaginables : vêtements, meubles, appareils électrique, vélos, jouets, etc. On peut le faire soi-même, ou encore demander à des experts bénévoles, qui ont une compétence dans le type de réparation recherché. On les aide à le réparer, tout en apprenant de nouvelles connaissances! Dans Villeray, il y a aussi La remise – bibliothèque d’outils, qui est une coopérative de citoyens. On peut s’abonner, et emprunter une variété d’outils.

En fait, c’est juste de changer nos habitudes en tant que citoyens, d’être au courant des alternatives, et de souhaiter qu’il y ait de plus en plus de gens qui ont des postes décisionnels qui soient conscientisés, afin qu’ils agissent comme facilitateurs, pour encourager cette transition et mettre en places de nouvelles initiatives.

Quelles sont les prochaines étapes pour toi? Je retourne aux études cet automne, afin de faire un doctorat sur les milieux de vies en transitions. Je m’intéresse plus précisément à la façon dont je pourrais aider les citoyens, les élus municipaux et les entrepreneurs locaux à repenser la façon dont la société fonctionne. Je suis allée en Europe cet hiver afin de voir ce qui se fait ailleurs. J’ai visité plusieurs écovillages, des coop alimentaires et des coopératives d’habitation. Il y a des superbes initiatives qui prennent forme un peu partout dans le monde et il faut s’en inspirer. On vient de parler de La Remise – bibliothèque d’outils. Ce serait génial si toutes les bibliothèques du Québec puissent étendre leur mission à plus grande échelle, afin d’offrir l’emprunt d’outils, de jouets pour les enfants, d’appareils électriques, vaisselle, objets utiles, etc. C’est bien d’acheter certains produits usagés, mais souvent, on n’en a besoin que pour une courte période. Je pense entre autre aux produits pour les nourrissons et les bébés. Ça peut être un véritable poids financier pour certaines personnes. On pourrait tout simplement aller les louer. Et ces locations s’amortiraient, ce pourrait donc être beaucoup moins cher que de les acheter usagé.

J’aimerais aussi mettre en place une démocratie plus directe. Je trouve qu’on ne nous pose pas beaucoup de questions sur les choix qui sont pris et qui ont un impact sur nous. J’aimerais permettre aux gens d’être mieux informés des décisions qui sont prises dans leur communauté, et d’être capable de participer à la décision.

L’auteur et philosophe Alain Deneault disait : « On n’a pas besoin des multinationales pour se nourrir, se loger, s’habiller et se déplacer. Il faut reprendre le contrôle de tout ça, et faire en sorte que ce soit réalisé par des gens d’ici. » Ca va permettre de créer de l’emploi chez nous, et par le fait même, une plus grande sécurité économique.

Vous venez aussi d’ouvrir une nouvelle succursale de l’épicerie LOCO à Verdun. Oui, ça va nous permettre de peaufiner et de solidifier la recette qu’on a créé avec la première succursale dans le quartier de Villeray. On aimerait se rendre jusqu’à trois, et ensuite, permettre aux gens de développer le concept, dans leurs communautés respectives, en offrant des franchises. On a fait énormément d’essais et erreurs, alors on aimerait aider les jeunes entrepreneurs en partageant notre modèle et ainsi leur donner tous les outils nécessaires, afin de faciliter leur pont vers l’entreprenariat. De partir de nos acquis et de faire grandir ce mouvement.

Le changement, si on veut qu’il soit à grande échelle, il faut qu’il le soit partout. Il faut travailler ensemble et se partager le savoir. Il y a un déclic qui se fait actuellement un peu partout dans le monde. On réalise que nos façons de faire actuelles ne font plus de sens humainement, socialement et écologiquement. C’est tellement motivant de participer à cette transition, car on sent cet éveil, ce besoin de faire « autrement ».

Merci à Marie-Soleil pour ces précieux conseils. Encourageons ces quatre jeunes femmes d’affaires inspirantes et écolos, en visitant une des succursales des l’épiceries LOCO et en aimant leur page Facebook et Instagram.

Si vous désirez savoir les premières étapes pour faire la transition vers le zéro déchet, en plus de ses astuces et produits coups de coeur faits au Québec, vous pouvez consulter l’article ICI.