Ode à la Vie : l’histoire de Geneviève Émond

Écrit par

Origine, ville natale: Brome-Missisquoi, Farnham, Québec
Occupation professionnelle : Kinésiologue spécialisée, gestionnaire et maman de deux enfants
Passions, intérêts : L’humain dans toute sa complexité et sa splendeur, la philosophie, les débats de société et toutes les questions relatives à la vie et à la mort.
Le livre qui a changé ta vie : Vivre jusqu’au bout, de mario proulx
Ta citation préférée : «Les vivants ferment les yeux des morts ; les morts ouvrent les yeux des vivants.» – Proverbe Bulgare

 

Il y a presque 5 ans, je vivais l’improbable. Perdre mon bébé. Mon premier enfant. Mon garçon. Mon beau Marc-Édouard. J’ai eu le grand privilège de le porter dans mon ventre pendant trois trimestres. Une grossesse à l’imaginer, à préparer sa venue chez nous, avec moi, dans ma vie. Et puis, l’enveloppe qui le portait a fait défaut sans avertir et sans explications. La vie qui grouillait dans mon ventre s’est essoufflée, puis éteinte tout doucement. Faire sa rencontre, vivre une mortinaissance est certainement l’évènement à la fois le plus lumineux et le plus douloureux que j’ai vécu. Je le réalise un peu plus à chaque jour qui passe. Malgré les circonstances pénibles, j’ai le souvenir d’un moment de grâce. Un grand rayon de soleil baignait la chambre alors que j’ai pu enfin le tenir dans mes bras. Beau comme un cœur, grand et fort; impossible de comprendre pourquoi la vie me faisait ce pied-de-nez. Quand je refais le fil des évènements, je ne sais pas comment ni où j’ai pu trouver la force de le laisser partir. J’étais dévastée. Encore aujourd’hui, je me demande comment j’ai pu quitter l’hôpital sans lui, sur mes deux jambes, les bras vides, le cœur en morceaux et la tête dans un étau. C’est indescriptible et insoutenable.

Malgré ma douleur, j’ai choisi de faire confiance à la vie à nouveau et de garder bien vivant le projet d’avoir un autre enfant. Je remercie le ciel et la vie d’avoir pu revivre une, puis deux maternités. C’est une bénédiction ni plus ni moins et je me surprends à me dire que mon bébé au ciel y est peut-être pour quelque chose. Il veille sur nous de là-haut, mais c’est moi qui devrais veiller sur lui. La vie continue certes, depuis ce jour, parsemée de hauts et de bas. Des vagues chargées d’émotions surviennent fréquemment. J’ai appris à les accueillir, à ne pas lutter, à y faire face, une à la fois. J’ai fait le choix consciemment d’y survivre et de vivre intensément et autrement. Je suis persuadée d’être une mère plus aimante, d’être une femme plus humaine, d’être animée par une force et surtout de faire chaque jour des choix avec toute ma conscience, ma vulnérabilité et mon humanité.

Se reconstruire, faire confiance à la vie à nouveau demande du temps, de l’amour et bien de l’indulgence envers soi-même et les autres.

Pour tout vous dire, les dernières années ont été pénibles à plusieurs niveaux. Je n’étais pas préparée au regard des autres. En toute honnêteté, je ne me doutais pas que je ferais face à autant d’adversité. Quand on perd un enfant, il y a un gouffre et un vide immense qui s’installent. Le temps s’arrête et un décalage entre soi et les autres se crée. Du moins, c’est ce que j’ai vécu. À la lourdeur de sa perte, s’ajoutait déjà un mélange de culpabilité et de nostalgie. Forcément, quand survient un tel évènement aussi soudain qu’injuste, cela provoque de profondes remises en question. Heureusement, j’étais outillée pour faire face à la tempête, mais j’avais largement sous-estimé la durée de cette dernière. J’étais brisée. Le deuil est un long chemin parsemé parfois de lumière, parfois d’ombre. À travers ma grande noirceur et mon immense souffrance, je peux toutefois affirmer que j’ai fait l’expérience de grands moments d’humanité et d’humilité. La lourdeur d’une telle perte ne se mesure pas à la courte durée du passage. Se reconstruire, faire confiance à la vie à nouveau demande du temps, de l’amour et bien de l’indulgence envers soi-même et les autres.

Lorsque le moment fut venu de laisser partir Marc-Édouard pour les investigations qui l’attendait, j’ai voulu lui mettre un pyjama, un bonnet et l’entourer de la plus belle des couvertures. Comme maman, bien que ce soit irrationnel, je ne pouvais supporter la simple idée que mon enfant allait avoir froid.

Est-ce que l’on allait lui retirer ses vêtements? Allait-il être transporté dignement? Est-ce que lon prendrait soin de son petit corps si beau et si fragile?

Lespoir ce nest pas de croire que tout ira bien, mais de croire que les choses prendront un sens. – Vaclav Havel

J’ai longtemps été hantée par ces questions. Elles étaient si douloureuses que leur simple pensée entraînait chez moi un profond mélange de malaise et de peine. Heurtée par l’absence d’un produit dédié, j’ai souhaité adoucir cette souffrance en un projet porteur afin que ma guérison s’amorce. J’ai donc pris mon courage à deux mains et j’ai posé beaucoup de questions à tous les intervenants du domaine qui agissent auprès de petits défunts. Je voulais comprendre toutes les étapes allant de la préparation du corps, à l’incinération, en passant par le transport. À la lumière de leur partage, ces gens ont toute mon admiration et je sais que mon fils a été entre bonnes mains. Toutefois, je ressentais que plus pouvait être fait afin de faire en sorte que ces deuils difficiles débutent dans la douceur et surtout qu’un petit vaisseau leur soit entièrement dédié…

Soucieuses d’offrir un produit de qualité pour assurer le transport et l’incinération du bébé dans la dignité, nous avons voulu créer une solution pour adoucir ce moment charnière.

Puis, un jour, par hasard, j’ai découvert un produit nommé Euthabag qui est ni plus ni moins qu’une housse mortuaire destinée aux animaux décédés. Touchée profondément par le témoignage de la conceptrice et fondatrice et par son souci d’offrir dignité et confort, je décide de la contacter. Avec tout mon cœur, je lui raconte mon histoire et ensemble, nous décidons de réfléchir à comment nous pourrons concevoir des petites enveloppes mortuaires pour les bébés et les petits défunts, qui malheureusement décèdent tous les jours au Québec et à travers le monde. Soucieuses d’offrir un produit de qualité pour assurer le transport et l’incinération, nous avons voulu créer, à travers Babybag, une solution pour adoucir ce moment charnière afin que s’amorce doucement le processus du deuil. La mort d’un enfant que l’on porte ou à naître est une expérience de la vie fort éprouvante. Nous savons que pour les parents, l’étape de laisser son enfant et de revenir les bras vides est indescriptible. Son utilisation d’un bout à l’autre du processus permet aux parents de savoir que leur enfant a été transporté dignement, dans une enveloppe adéquate et adaptée. Tous les parents qui l’ont vécu diront qu’il est désormais apaisant de savoir qu’une solution est offerte pour que ce qu’ils ont de plus précieux, soit entouré de confort et de délicatesse jusqu’à la toute fin.

Je sais désormais donner du temps au temps et j’apprivoise un peu mieux la finitude et l’impermanence de la vie sous toutes ses formes.

Finalement, je suis profondément inspirée par tous les parents qui osent transformer leurs vies suite à un départ aussi soudain qu’injuste, causé par la perte d’un bébé ou d’un enfant. Je suis toujours émue par leur résilience. C’est par amour pour ces enfants partis trop tôt, qu’ils font le choix consciemment de continuer de vivre. En mouvement depuis ce jour et inspirés par ceux-ci, j’agis et je porte action sur des projets significatifs et porteurs de sens pour moi. Je panse et je guéris par la même occasion, une plaie en saisissant cette opportunité de réparation face à un trauma bien réel. Je me connais beaucoup mieux et j’ai appris à utiliser ma grande sensibilité comme une force. C’est grâce à Marc-Édouard et à son court passage dans ma vie que je suis devenue maman et que j’ai connu l’amour inconditionnel, cet amour véritable. Je sais désormais donner du temps au temps et j’apprivoise un peu mieux la finitude et l’impermanence de la vie sous toutes ses formes. Persuadée, qu’il y a des trésors cachés dans toutes les épreuves, un de ceux-ci a été de faire davantage confiance à mon instinct, à ce qui résonne et à ce qui fait sens pour moi ici et maintenant. Faire l’expérience de la mort, c’est une belle leçon de vie.

Avec Amour pour tous ces parents résilients, Geneviève

Faire l’expérience de la mort, c’est une belle leçon de vie.